La crucifixion de la laïcité

LemmyDepuis quelque temps maintenant, on peut lire dans les journaux et blogs plusieurs prises de positions contre la religion catholique ou plutôt certains de ses signes externes: les crucifix en Italie interdits par la Cour Européenne des Droits de l’Homme, Narcisse Praz de vouloir que cette décision s’applique en Valais et Christian Levrat de partir à l’assaut des soutanes, sans compter l’assaut porté par les Jeunesses socialistes suisses. C’est bien trop facile de botter tout cela en touche plutôt que d’engager une réflexion profonde sur la place du religieux, qu’il soit catholique, musulman ou autre.

Tels ceux qui ont une poutre dans l’œil, les conservateurs sont très bien capables de fustiger l’Islam, mais quand il s’agit de leur propre croyance, c’est peine perdue comme le dit Alcazard, Touche pas à mes grigris, c’est tout! Mais malheureusement, dans le Vieux-Pays, la laïcité est un mot rayé des dictionnaires et qui n’est pas près de l’être: un petit tour dans la Loi sur l’instruction publique (juillet 1962) valaisanne nous permet en effet de mettre en exergue les points suivants:

Art. 3 Mission générale de l’école
L’école valaisanne a la mission générale de seconder la famille dans l’éducation
et l’instruction de la jeunesse.

A cet effet, elle recherche la collaboration des Eglises reconnues de droit public
(appelées ci-après Eglises).
Elle s’efforce de développer le sens moral, les facultés intellectuelles et physi-
ques de l’élève, de le préparer à sa tâche de personne humaine et de chrétien.

Art. 47 But – Moyens
Le cycle d’orientation offre à l’élève la possibilité:
[...]
b) de répondre à ses besoins spirituels et religieux dans une perspective chré-
tienne
et dans le respect de la liberté de conscience et de croyance;
[...]

Art. 57     Principes (Enseignement religieux)
Les Eglises sont responsables de l’enseignement religieux et de l’animation spi-
rituelle dans les écoles, pour les membres de leur confession. L’Etat et les
communes apportent leur concours.

L’enseignement religieux des Eglises fait partie du programme. Il est donné
dans le cadre de l’horaire scolaire. L’élève en est dispensé sur communication
écrite. La signature des parents est nécessaire pour l’élève qui n’a pas 16 ans
révolus.
Si une Eglise n’est pas en mesure d’assumer sa tâche dans le cadre de l’école,
l’Etat subventionne l’enseignement religieux donné en dehors de l’horaire sco-
laire.

Art. 120ter Activités parascolaires
[...]
En outre, l’Etat peut subventionner les activités religieuses parascolaires (ani-
mation spirituelle). Ces activités sont organisées par les Eglises en complément
de l’enseignement religieux.

L’on voit donc bien que, du point de vue légal, l’éducation valaisanne n’est pas laïque. Ceux qui voudraient davantage de glose à ce sujet peuvent consulter le blog de Vincent Pellegrini qui traite très bien ce sujet. Il montre également que du point de vue de la Constitution Fédérale, il suffit que l’enseignement religieux ne soit pas obligatoire pour être conforme. Cependant, les points mentionnés ci-dessous me dérangent. Tout d’abord parce qu’il apparait clair que l’État puisse subventionner et assister l’Église. Ce qui veut dire qu’une partie des impôts que chaque Valaisan paie bénéficie à l’Eglise, même s’il n’est pas catholique. Si cette dernière n’a pas de quoi poursuivre son œuvre, tant pis, ce n’est pas le rôle de l’État que de l’aider, y compris si l’argent versé provient de l’impôt sur le culte qui devrait, à mon sens, être collecté directement par l’Église auprès de ses membres. La proposition des Jeunesses Socialistes de supprimer les Facultés de théologie s’inscrit dans cette logique de séparation Église/État. Bien que certains aient argué que le financement par des privés des centres de formations (dans le cas où il n’y aurait plus de Facultés de théologie, donc) puisse faire le terreau du fondamentaliste, je ne crois pas que cet argument soit recevable, car il trouvera toujours son chemin.

De même, parler de liberté de croyance alors que la loi elle-même est parsemée de christianisme n’a aucun sens. La liberté de croyance ne sera garantie que quand nos lois ne seront plus fondées sur des préceptes religieux (Ce qui vaut aussi pour le « Au nom de Dieu tout puissant » de notre Constitution; d’ailleurs, comment pouvoir y adhérer si l’on est athée?) et qu’on cessera de regarder encore bien trop souvent en Valais un non-chrétien comme quelqu’un de moins honorable que les autres. J’en ai plus que raz-le-bol de ces théories fumeuses sous-entendant que seul un croyant/pratiquant puisse avoir une morale qui tienne la route car j’ai vu bien trop de soi-disants chrétiens loin d’être autant  humains, charitables, dévoués et humbles que des gens sans croyances religieuses.

Je ne nie le droit à personne de croire en ce qu’il veut, que ça soit en Dieu, Allah ou au pastafarisme. Qu’il en parle à qui bon lui semble mais qu’il n’utilise pas l’État et encore moins l’école pour promouvoir sa doctrine. C’est une tâche qui ne devrait en principe incomber qu’aux paroisses et aux parents alors que ces derniers s’organisent et prennent leur responsabilité. Sur ce, je vous laisse avec le Dieu du rock’n'roll, Lemmy Kilmister.


God was never on your side – Motörhead

paroles

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6 commentaires to La crucifixion de la laïcité

  1. Alain dit:

    17 décembre 2009 à 21:14

    Voilà un message comme j’aimerais en voir beaucoup en France. Or, à part « Riposte laïque » et quelques autres sites, les internautes ont peur de critiquer l’envahissement croissant de la société civile par les religions. Quant aux hommes politiques, ils se complaisent dans leur lâcheté et leur démagogie.

  2. Advodia dit:

    22 février 2010 à 9:57

    Bravo pour ce commentaire. Surtout venant d’un valaisan, qui plus est, d’origine montagnarde si j’ai bien compris. En effet, pour partager ces origines, je sais à quel point le religieux tient encore une place importante dans la vie des ces sociétés, quitte à déborder dans le domaine scolaire.
    Cette réflexion  est d’autant plus juste qu’elle met en lumière une des leçons les plus importantes de cette votation: la Suisse, en fait, n’est pas et n’a jamais été laïque, en tout cas pas stricto sensu,  au sens de laïcité française. Il n’y a pas même de prétention à la laïcité.
    Comme quoi, on peut être un pays qui s’est modernisé très vite, peut-être trop, tout en n’ayant baclé cette modernisation, l’ayant opéré de façon partielle et partiale.
    Et que dire de ces idées des Lumières actuellement? Elles ne font plus grand sens pour la majorité de nos contemporains qui s’engouffrent dans un retour du religieux (est-il jamais parti du reste?), un communautarisme qui méprise le bien commun (res publica), qui fractionne, qui divise, au lieu de fédérer (confédération… oui). Pour l’expliquer, certains diabolisent la modernité, la vomissent, alors même qu’ils ont bénéficié et bénéficient encore de ses nombreux apports; peu, par contre, savent y voir les effets d’un repli anxieux, d’une inflation défensive de l’identité au mépris du discernement, du règne de l’émotionnel au détriment d’un sain usage de la raison, d’une misère intellectuelle, financière, culturelle, ou d’une simple recherche de sens, maladroite, prenant la forme du retour à un passé fantasmé, où l’on méprend l’odeur de l’encens avec celle d’une improbable panacée… Et ceci est valable pour toutes confessions.
    Chaque groupe social tente de faire valoir ses prérogatives. Pour appuyer ces revendications ou les attaquer, une certaine droite invoquant des valeurs chrétiennes, un bougisme réactionnaire et autoritaire (toute solution, pour eux, semble passer des interdits), nourris de fantasmes apocaylptiques et bien souvent paranoïdes,  et une gauche bien-pensante prônant toujours une tolérance par principe, voire l’immobilisme complet, l’irresponsabilité, tristement creuse; le deux parties unies en une symbiose « killer-healer ». Et les Lumières? En éclipse… pour le moment.
    Il y a de quoi se sentir bien seul en pareil canton et en pareille époque postmoderne. Ce commentaire parvient, cependant, à y remédier, par delà les prises de positions habituelles, qui allient si bien binaire et grégaire.

  3. Cretch dit:

    22 février 2010 à 10:24

    Merci bien pour votre commentaire, Advodia.

    Une chose que je n’ai peut-être pas suffisamment soulignée dans mon texte, c’est que dans ce Valais où il fait bon vivre, il y a beaucoup de gens parlant de racines judéo-chrétiennes tout en n’ayant quasiment plus rien de chrétien… Ils ne se sont même pas posés la question de Dieu, ils y « croient » un peu par habitude.

  4. Advodia dit:

    23 février 2010 à 11:02

    « Merci bien pour votre commentaire, Advodia. »
    Mais de rien.

    « Une chose que je n’ai peut-être pas suffisamment soulignée dans mon texte, c’est que dans ce Valais où il fait bon vivre, il y a beaucoup de gens parlant de racines judéo-chrétiennes tout en n’ayant quasiment plus rien de chrétien… Ils ne se sont même pas posés la question de Dieu, ils y « croient » un peu par habitude. »

    Oui. Il s’agit du conformisme ambient. On ne peut guère les critiquer: ne pas faire baptiser ou confirmer son enfant, c’est le soumettre aux jugements un peu défavorables de ses camarades. On a aussi droit à « mais, la religion c’est quand même bien » ou autres formules creuses, sous-entendant généralement qu’un humain non religieux est une bête sauvage, qu’il n’y a de morale qu’en religion etc.
    Oui, cette tendance est fruit d’une malheureuse économie de questionnement sur les valeurs, dans un Occident « en crise » à ce propos. La collectivité gagnerait à expliciter et à problématiser tout ceci, en tant que cela suppose forcément un choix, une décision, même la décision de ne pas décider qu’est le repli mimétique sur la chimérique « Tradition ».

    Sinon, c’est bien grâce (sic!) aux musulmans et à l’émigration que la Suisse se découvre (se construit) une identité. Ce n’est que par réaction à des gens de culture différentes que sont sécretés des ayatollah des alpages, toujours prêts à interdire au no de la liberté, toujours prêts à dénoncer un certain traitement de la femme par l’islam, alors même qu’ils renverraient celle-ci aux fourneaux.

    Ouais, il fait bon vivre. Mais, sans vouloir dramatiser, ce pays fait parfois peur, surtout quand on a bénéficié d’un peu de recul aussi bien géoghraphique qu’intellectuel.
    Les minarets sont un épiphénomène (outre leur caractère de camouflet à une laïcité fantomatique).
    Que faire? Y a-t-il une association de libre-penseurs ou autres en Valais?

  5. Cretch dit:

    23 février 2010 à 17:19

    Ouf, alors là… on s’attaquerait à quelque chose de bien costaud… Parce que convaincre des gens bornés, c’est par définition impossible. Peut-être qu’avec le temps… Éventuellement faire voter des lois qui interdirait les aides étatiques (de quelque forme que ce soit) aux Eglises pour destiner l’argent à de meilleurs usages.

    N’importe quelle association, think-tank, parti, mouvement,etc… ne pourra pas faire grand-chose vu la force écrasante du conservatisme des gens et des médias :(

  6. Advodia dit:

    25 février 2010 à 12:58

    L’idée serait moins de convaincre que de faire valoir certaines opinions et certains intérêts. Y adhère qui le veut.
    Quant à cette votation, la proposition populiste de l’UDC, son parfait alignement avec les problématiques géopolitiques et sociales actuelles, la situation françaises, des faits divers enflés par les médias et donc les craintes des gens, tous ont contribué à son succès.
    Ceci dit, il ne faudrait pas oublier ce qu’il y a dans l’implicite: le manque d’alternatives à cette proposition anti-minarets et sérieusement anti-laïque. Les JUSO ont beau eu faire une proposition laïque, certes critiquable sur certains points, son retard et  l’absence de consensus du PS l’ont enterrée. Cela a de quoi faire pitié. Où sont les valeurs du PS? N’y a-t-il pas de tribuns pour les défendre? Ce sont aussi ces manques, cette mièvrerie de certains, qui font le lit de l’UDC et laissent le champs libre aux autres partis de droite et aux intérêts économiques privés.
     
    Que n’importe quelle association arrive ou non à quelque chose, premièrement, personne ne peut le savoir, puisque personne ne voit dans l’avenir.
    Ensuite, plutôt qu’un espoir de changement, ce serait une exigence éthique que de faire entendre d’autres voix. « Désapprends à espérer et je t’apprendrai à vouloir. » Sénèque.
    Sinon, oui, les médias, voilà le point crucial de l’affaire. Avec les médias, certains peuvent formater les opinions et avec les opinions de son côté, on gagne les élections et votations. Internet, pour l’instant, permet de publier d’autres opinions, accessibles au plus grand nombre et sans censure.
    L’existence de ce blog, ainsi que d’autres, dont certains mis en lien, est une preuve qu’il existe des gens qui perçoivent différemment la situation du Valais.
    Dommage de ne pas se grouper. Ne serait-ce que pour une raison culturelle, sans aller jusqu’à quelque ambition politique que ce soit. Bref. Je m’arrête là.
     

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