Cette satanée pluie frappait encore sur les fenêtres de ce petit hôtel pourri dans lequel je suis depuis quelques jours. Je les ai passés à noyer mon âme dans des litres d’alcool pas cher, pensant ainsi que ma douleur s’atténuerait. Mais je n’ai réussi qu’à vomir mes tripes et regarder les cafards se baladant dans la crasse tandis que je me tenais l’estomac. Je ne sais même pas ce que je fais là, lorsque je suis parti je n’avais aucun but, j’ai roulé pendant des kilomètres sans réfléchir le moindre instant, tout ce qui m’importait c’était d’avancer, de fuir encore plus loin. Puis j’ai vu que j’approchais de la panne sèche, je me suis donc arrêté au premier endroit venu, un peu perdu au milieu de nulle part. J’ai donc réservé une chambre et ai payé une semaine d’avance. Je n’avais bien entendu rien pris avec moi, alors je me rendis à la petite épicerie du coin. La caissière m’accueillit avec un espèce de sourire béat, mécanique, un peu comme à un singe auquel on aurait appris un tour.
Ayant repéré une piquette pas chère et à la haute teneur en alcool, j’en pris quelques bouteilles et je partis bien vite de cette boutique minable pour aller dans la chambre, tout aussi minable. Des murs noircis par la fumée, au travers desquels j’entendais sans problème les amants d’un jour d’un côté et l’émission de télé-réalité de la vieille mémé démente de l’autre. Pas de quoi exactement vous mettre la joie… Alors j’ai allumé une cigarette et la radio qui heureusement crachotait péniblement du bon vieux rock. Je poussai le volume pour couvrir les bruits ambiants et je me mis à boire.
Mais soudain, un titre passa à la radio, un titre qui me fit émerger de mon brouillard. C’était une chanson très familière, « notre chanson » à moi et ma chérie. Enfin c’était, car ma conscience se rappela ce que je fuyais. Elle avait eu un accident de voiture et je l’avais enterré il y a quelques jours à peine. Lorsqu’on l’a mise en terre, mes larmes coulaient sans s’arrêter et après la première pelletée de terre, je suis parti, j’ai enfourché ma moto et j’ai roulé. Et voilà que je pleure à nouveau toutes les larmes de mon corps, je revois son beau visage, ses cheveux légèrement roux et longs délicatement posé sur son cou blanc. Que j’aie les yeux ouverts ou fermés, je la vois, en face de moi, une expression qui me suppliait de l’aider mais bien entendu je ne pouvais rien faire et la voir devant moi si réelle était insoutenable.
Il n’y a plus qu’une bouteille, je la vide d’un trait en espérant que cette vision s’évanouisse en même temps que ma conscience. Mais rien n’y fait. Je commence à voir des choses plus étranges encore, des pensées se bousculent dans ma tête, je revois tous les moments que nous avons passés ensemble, les souvenirs se font vivants, j’entends sa voix, je sens son parfum préféré dans mes narines, sa façon de marcher, sa voix mélodieuse, le lieu de notre rencontre, ça fuse de tous côtés, mon esprit s’emballe, je n’ai plus aucune maîtrise sur lui.
Les larmes, si cela était encore possible, se mettent à couler encore plus fort, ma gorge se serre, je commence à voir trouble, ma respiration est haletante, je tiens à peine assis sur le rebord du lit. je prends alors une grande respiration, me lève avec difficulté et je vais dans la salle de bain. Mon visage est blème, comme si mes pleurs avaient aspiré sa vitalité, mes yeux sont cernés et rouges comme ceux d’un insomniaque. J’ouvre le robinet d’eau froide et m’en asperge le visage pour tenter de me remettre les idées en place. Je relève les yeux et je commence à parler avec mon reflet, comme si je m’étais séparé de mon corps, qu’il était « enfermé » de l’autre côté. Après quelques instants à me dévisager,je retourne dans la chambre et je regarde avec insistance le cordon du rideau…
La tension qui parcourait mon corps s’évanouit lentement, je me sens apaisé tandis que j’attache la corde à une poutre apparente. Je passe ma tête au travers du nœud coulant, mes paupières se ferment, mes bras tombent le long de mon corps, mon esprit se vide. D’un coup de pied, je fais basculer la chaise, je sens la fibre de la corde creuser des sillons dans mon cou, écraser ma trachée et mes artères. Je peux sentir l’asphyxie libératrice venir lentement, un espèce d’étrange sourire me monte aux lèvres, tout mon être est apaisé, heureux de pouvoir enfin tout arrêter, comme un condamné à mort attend l’injection fatale qui le libérera de sa non-existence.
Enfin…