Je l’aimais tellement

Je l’aimais tellement… Il a été le premier, et le seul, que j’aie jamais aimé. Des noirs corbeaux viennent de s’élever au-dessus de sa tombe comme autant d’anges l’emportant vers le cieux. Je ne peux me résoudre à le laisser s’en aller ainsi, c’est bien trop dur. Je laisse échapper une larme; c’est la première que je verse depuis qu’il est parti, comme si la douleur était trop pour s’exprimer de mon âme. À chaque larme qui s’échappe, c’est un peu de ma vie qui s’écoule, comme un sablier égrenant le temps qu’il me reste.

Je me balade un peu à l’ombre des arbres bordant le cimetière, laissant voguer mes pensées au gré de leurs envies. C’est peut-être pour moi le meilleur moyen de passer le cap, le seul que j’ai pour ne pas sombrer dans la folie et la douleur éternelle.

Il était tout pour moi, tous mes espoirs, toutes mes envies, mon bonheur, tout entier se fondait sur lui. Et tout s’est écroulé comme un château de cartes. La brise du néant souffle sur cet abîme insondable qu’il a laissé derrière lui; c’est comme si l’on m’avait arraché le coeur d’un coup. Je ne suis pas un corps sans vie mais plutôt un corps sans âme, un zombie, plus morte que vivante, errant sans autre but que de penser, penser et encore penser, penser encore et toujours pour tenter de soigner ma douleur, éteindre le feu qui brûle en moi. Le puis-je seulement?

Le soir est tombé, tout est sombre et sans vie, cela commence à gagner mon coeur déjà rongé par la douleur. J’éclate en sanglots et tombe à genoux, comme si je ne réalisais vraiment que maintenant ce qui s’était passé. Une angoisse terrible me prend à la gorge, de celles que vous savez qu’elle ne vous quittera jamais, qu’elle vous accompagnera toute votre vie; j’en tremble, les mots n’arrivent plus à sortir, dans ma tête, il n’y a que tourments et désespoir; à cet instant l’univers tout entier semble s’écrouler.

Toute ma vie défile devant moi: notre rencontre, nos rires et nos larmes, notre premier baiser, quand nous faisions l’amour, nos balades main dans la main. Puis je me suis rappelé chacun des détails de son visage. Et l’angoisse de l’avoir perdu allait toujours croissant; elle devient de moins en moins supportable. Mes yeux se ferment; de toute façon il n’y a plus rien en ce monde que j’aie envie de voir.

Subitement, je deviens calme et sereine, ma gorge se dénoue, je sens une bouffée de parfums, mes muscles se relâchent, ma vision s’éclaircit de plus en plus, jusqu’à être une clarté totale, mes lèvres esquissent un sourire car je sais maintenant que je vais te rejoindre là-bas. Je me suis tranché les veines…

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Je marche

Je marche dans ces couloirs depuis longtemps. Tout ici est étrange, ce n’est pas un monde que mes yeux, ni même mon âme, n’ont vu. Les murs, le sol, le plafond ; tout semble bouger, se déformer. Au loin, j’entends un bruit qui ne me rappelle rien de connu, il résonne tellement fort que je ne sais plus si il est dans ma tête ou si je l’entends réellement.

Tout à l’heure, j’ai bien tenté d’appeler à l’aide, mais aucune réponse n’est venue. C’est comme si j’étais seul ici, et que les autres étaient ailleurs, qu’il y avait un espace infini entre eux et moi. Ou peut-être même que les autres n’existent pas, comment pourrais-je le savoir ? Je n’ai vu personne depuis que je suis arrivé ici, même pas un petit indice, une petite marque de la présence d’un être humain.

Mais je continue quand même à avancer, bien que je ne sache pas où je vais. Après tout, pourquoi n’avancerais-je pas ? S’il n’y a rien ici, il doit forcément y avoir quelque chose là-bas. Et je crois qu’au fond de moi, j’ai envie de le découvrir, même si j’ignore totalement ce que cela peut-être.

Et puis, il me semble que l’air devient moins pesant, mes pas se font plus légers. L’extérieur commence à perdre de l’importance, il s’efface petit à petit pour me laisser face à moi-même et à mes intimes désirs. Je reste figé sur place, le regard fixé vers le bout du couloir, et pourtant j’ai l’impression d’avancer malgré moi, mais je n’essaie pas de résister, car cela serait vain. Le bruit de tout à l’heure s’estompe, puis je finis par ne plus rien entendre. Mais cela ne me panique pas du tout, même si c’est l’inconnu qui m’attend.

Il ne me reste plus qu’à regarder, ou plutôt à contempler cet horizon qui se rapproche inéluctablement. C’est assez étrange de se réjouir d’arriver vers cet inconnu que l’on attendait. Plus je m’en approche, plus la lumière augmente et elle finit par m’éblouir complètement. Je ne vois plus qu’elle, plus que ce rayonnement intense.
Une douce chaleur m’envahit alors et la lumière s’affaiblit. Je peux alors distinguer une forme qui s’approche. Petit à petit, ses contours se dessinent et apparaît alors une créature majestueuse, presque irréelle. Ses cheveux pareils à des rayons de soleil, ses yeux doux et bienveillants, tout en elle m’inspire une confiance absolue. Les traits de son visage sont comme les facettes d’un cristal ou d’un diamant, étincelant au milieu de la nuit, ma nuit. Son sourire est d’une beauté à nulle autre pareille, devant lui, même les plus durs cœurs fondraient. Et puis, elle s’avance doucement, sans bruit, comme une nymphe. Ses vêtements majestueux semblent une fine brume la recouvrant à peine. Leurs replis renvoient mille rayons de lumière qui inondent ces lieux d’une clarté triomphante.

Elle et moi, ici, seuls au milieu de rien, moi en face d’elle, désarmé, à nu ; elle tend son bras droit vers moi, je me sens alors comme traversé par une énergie surnaturelle, mon bras se lève aussi et ma main prend la sienne. Elle se met alors à me regarder avec une douceur indescriptible.

Une larme se met à perler au coin de son œil, puis coule sur sa joue. C’est alors qu’elle tombe. L’air semble fumer autour d’elle et lorsqu’elle touche le sol, toute la pièce disparaît, tout devient plus lumineux ; je sens que je me désagrège pareillement, mon corps se sépare de moi. Bientôt je ne suis plus qu’un esprit et les choses que je vois ne sont pas descriptibles par des mots humains. Je suis alors définitivement séparé de ce monde où je souffrais, où je connaissais le malheur. Les larmes y étaient monnaie courante, la seule musique qu’on y entendait était les lamentations des cœurs des hommes, la peine et la tristesse, se mêlant en une déchirante symphonie et implorant une improbable grâce divine, montaient aux Cieux.

Ici, enfin, tout cela a disparu. Et bientôt, j’en perdrai le souvenir. La mort est comme l’effacement de toute sensation, la fin de toute douleur. L’enfer n’est pas ici, il est derrière moi maintenant. Le départ de ceux que l’on aime devrait nous réjouir. Mais au contraire, nous pleurons, nous faisons nôtre une douleur qui nous est étrangère. Égoïstes que nous sommes ! Nous voudrions au fond de nous-mêmes partir, et nous envions ceux qui ont cette chance.

Enfin, ces questions ne seront bientôt plus les miennes. Est-ce que je pourrais même encore m’en poser ? Quelle importance ! Allez, tu peux m’emporter maintenant, dans ta lumière. Que mon âme s’envole enfin vers cette paix dont tu es le portail.

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Ce soir

Ce soir, le monde est comme tous les autres soirs : triste et sans couleurs. Mais il n’en a pas toujours été ainsi. En fait, il les a perdues, elles se sont évaporées. Ça fera 2 ans, 2 ans qu’elle est partie, emportant avec elle toute la lumière du monde. Oui, elle était le Soleil, même plus que ça ; elle donnait le sens de ma vie en ce monde. Elle en était l’essence, l’intime nature. Et chaque jour, je repense à elle, à ses cheveux noirs doux comme de la soie, ses yeux bruns, sa bouche ; tout en elle était parfait, chacun des détails de son visage était un petit monde où je me perdais un peu plus chaque jour. Sa voix était une mélodie plus douce que le murmure d’un ruisseau, ses mots étaient la clé du Paradis…

Il est bien tard, je vais rentrer me coucher, me préparer à affronter demain qui sera encore plus pénible et ennuyeux que hier, mourir un peu plus encore, car chaque jour est un pas de plus vers la fin.

Puis 6 heures passent. Le réveil est étrangement facile ce matin, l’air me semble différent, comme s’il y allait avoir quelque chose de particulier aujourd’hui. J’ignore quoi, mais je le ressens au plus profond de moi, c’est étrange mais c’est ainsi. En plus, je n’ai même pas la volonté de lutter contre ce sentiment. Depuis longtemps, je préfère subir la vie que le Destin m’impose.

En sortant de chez moi, l’éclatante noirceur des nuages conforte mon sentiment. Aujourd’hui sera vraiment un jour particulier. Mais pourtant, lorsque j’arrive en cours, ce sont toujours les mêmes personnes qui sont aux mêmes endroits. Il y a encore quelques temps, je voyais dans ces visages des frères, d’autres esclaves de la routine des étudiants, prenant leur pause café-clope à la récréation et attendant péniblement la cloche salvatrice qui les libèrera de leur quotidien. Maintenant, je n’y vois plus que des fantômes, des âmes vides. Les paroles des professeurs s’évanouissent quelque part dans ces salles qui font mon quotidien et, par conséquent, mon ennui.

Puis arrive la fin des cours. Je me sens à nouveau un peu plus libre, mais ça ne durera pas bien longtemps, je ne le sais que trop. Et puis, après tout, à quoi sert d’être libre si l’existence même n’a plus de sens ? C’est elle qui me faisait me sentir vivant. Quand je vais la voir dans son ultime demeure, c’est comme si je mourais à nouveau. Je n’ai que quelques rues à traverser et d’habitude le chemin me semble horriblement long, un véritable calvaire. Pourtant, aujourd’hui, rien ne me semble plus doux. Puis j’arrive à la tombe décorée d’un bouquet de chrysanthèmes. J’allume une bougie. La petite flamme qui vacille me rappelle la vie, qui est si fragile, et qu’un coup de vent peut éteindre, comme ce jour où nous avions été au cinéma. Nous nous sommes séparés pour rentrer chez nous. Un peu plus tard, j’ai reçu un téléphone. Cette sonnerie, je m’en souviendrai toujours ; le monde m’est apparu depuis lors une disharmonie totale, car quelque chose s’est brisé dans mon cœur à cet instant.

Et après, la voix froide d’une infirmière m’annonça la mort de Katalina dans un accident de voiture. J’ai été la voir immédiatement et quand je suis entré dans la chambre, un médecin a tenté de m’expliquer les causes de sa mort, je ne l’ai même pas écouté. Elle était morte et quelle qu’en soit la manière, c’est tout ce qui compte. J’ai demandé à ce qu’on me laisse seul avec elle. Je suis resté là des heures durant, à me lamenter face à la mort des étoiles. Tout un ciel s’est éteint, tous les oiseaux ont cessé de chanter. Signe du destin, les nuages étaient particulièrement noirs, comme ce soir. Parfois, j’ai envie de m’envoler au dessus d’eux, découvrir ce qu’il y a au-delà.

Aujourd’hui, je crois que j’en ai le courage. J’ai décidé de monter sur la falaise derrière le cimetière. Plus je monte, plus je me sens léger, comme soulagé des maux de ce monde. Au sommet, je contemple le vide, ce vide éternel et absolu, pourtant si présent. Plus qu’un pas pour plonger dans l’infini, le tout ultime. Plus qu’un pas pour la retrouver enfin. Ici, il n’y a plus rien et là-bas, il y a tout. Il y a toi. Je peux te sentir, maintenant que je suis aux portes de l’Éternité. La plupart des gens la craignent, mais elle m’attire, parce que tu y es et que l’univers tout entier est en toi. Je vais enfin retrouver les couleurs du monde, retrouver le sens de la vie au sein même de la mort.

Adieu…

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