Une bougie sur ta fenêtre

J’ai pris l’habitude depuis longtemps de marcher en regardant le sol, pas pour éviter les obstacles mais parce que je n’ai pas la force de regarder devant moi. Pourquoi, vous me demanderez? À cause du regard des gens, de l’atmosphère délétère du monde, de l’indifférence dans laquelle des drames se déroulent. Non, pas ceux dont on parle dans les journaux, pas ceux qui déversent un torrent d’émotions vomitif pendant quelques semaines. Ceux qui se vivent au quotidien, ceux qui pourtant restent dans l’ombre, ceux pour qui personne n’allume de bougies. Non, personne n’allume de foutue bougie quand un couple se sépare, quand des coeurs se brisent, quand des rêves d’avenirs sont écrasés par la réalité, quand le bonheur se jette à la poubelle comme une fleur fânée.

Ah, la belle hypocrisie de la solidarité! Dépenser de l’argent pour faire une émission qui aurait sûrement + rapporté si toutes les stars participantes auraient donné 1% de leur revenus à la recherche. Et non, nous comme des cons on regarde l’émission, on est touché par cette omelette baveuse de fausse générosité, on achète le CD du concert et on se dit que décidément ces chanteurs ont un grand coeur, prêt à accueillir tout l’argent que leur rapportera les royalties des ventes dudit CD ou de leurs propres albums,  parce qu’il faut se rendre à l’évidence que les bons chanteurs sont uniquement ceux qui se « battent » pour des grandes causes. Ceux qui n’ouvrent pas leur bouche pour dénoncer l’atroce guerre qui ruine le Kiboudjistan, l’excision des pandas femelles en Afrique Australe ou la famine décimant les fourmis rouges à tête ovale des plaines de Djertarka n’ont pas voix au chapitre. C’est évident que ce sont des salauds sans coeur.

C’est comme tous ces gens qui refusent de mettre une bougie, ils préfèrent voter pour des gens capables de gouverner. Mais bon, les autres, ceux qui allument la bougie, eux ils votent pour les gens capables de les rassurer, ceux qui leur diront que les criminels doivent être punis. C’est aussi ceux-là qui veulent produire une génération de pisse-aux-frocs tremblants de peur, parce que c’est plus facile à manipuler, car ils croient que la misérable flamme de leur bougie est la flamme qui anime ceux qui se battent.Se battre c’est bien, mais ça n’enlève pas le privilège de réfléchir. Et l’escroquerie continue, les bénéfices rentrent, parce que la peur ça fait oublier la crise, parce que ça rapporte de l’argent sonnant et trébuchant, et surtout, le pouvoir. Caligula disait « Qu’ils me haïssent, pourvu qu’ils me craignent ». Les tyrans d’aujourd’hui diraient « Qu’ils m’aiment, parce qu’ils ont peur ».

Tout cela me donne la nausée, Sartre avait raison en disant que « l’Enfer c’est les autres ». J’en arrive à détester ma propre espèce, gorgée de bêtise et de vulgarité. La vraie bonté, c’est celle qui ne fait pas de parade en fanfare, c’est celle qui ne reçoit pas la Légion d’Honneur. Je baisse la tête en hommage à ces héros de l’ombre. Comme eux, je ne me battrai pas, mais je réfléchirai et j’agirai. J’agirai non pas pour me dire que j’ai accompli une bonne action, ni pour trouver un sens à ma vie, ni pour mieux dormir le soir mais pour changer les choses.

Et j’ai relevé la tête et le soleil brillait de tous ses feux…

Sur le quai

Un quai de gare brumeux, un vent léger qui souligne le vide de cette gare déserte, les néons qui clignotent, voila le décor que j’ai devant les yeux. J’ai un train à prendre ce soir, il ne faut pas que je le rate. Je m’embarque pour l’inconnu, ce n’est pas que je veux aller quelque part, c’est que je n’ai plus rien à voir ici. D’ailleurs, il n’y a personne sur le quai avec moi qui me fera de grands signes de la main lorsque la locomotive se mettra en mouvement. Et puis après tout, même s’il y en avait, qu’est-ce que ça changerait? Lorsque l’on a décidé de partir, rien ne peut nous retenir. D’autres voyageurs auraient à ma place de nombreux et pesants bagages, moi je n’ai qu’une valise de souvenirs et de regrets. Il faut voyager léger, dit-on. Celui qui a dit ça a fait une belle erreur, car plus les bagages sont lourds plus ça veut dire qu’on a des choses qui nous retiennent encore.

Je reste prostré sur le banc, contrairement à mon habitude où je fais les cent pas en attendant l’annonce. Là, je voyage dans ma tête, je m’imagine dans un univers surréel. Je ne saisis pas bien où je me trouve alors, des éphémères souvenirs surgissent de toutes parts, heureux ou malheureux et tous me transpercent le coeur, car j’ai perdu l’envie de les vivre. Sans doute est-ce la peur d’être blessé, l’angoisse de subir à nouveau  une déception qui parle. Je me sens comme poussé au départ, par une force irrésistible et inconnue. tant de choses se bousculent et m’oppressent, c’est une véritable terreur qui me saute à la gorge et me fait suffoquer. J’ai tant prié pour avoir un moment de répit, un ilôt de bonheur pour me ressourcer et reprendre des forces, mais on n’a même pas voulu m’accorder cela.

Je crois que c’est pour cela que j’ai décidé de prendre les devants, après tout il n’y a qu’un seul capitaine au navire et c’est moi. D’ailleurs le départ est pour bientôt, j’entends le train arriver au loin. Je me lève et m’avance vers le quai prêt au départ. Il me heurte et projette mon corps déjà mort. Au contact des rails, ma nuque se brise et une fois rattrapé par les roues, mon cadavre est réduit en charpie, mes organes se répandent dans une mare de sang et de douleur et soudainement, je ne suis plus.

En écoute: Saez – Je suis le Christ

Saez

Saez, 4 ans depuis son dernier album, 9 ans depuis son premier, a énormément changé depuis le temps. Ceux qui sont restés bloqués sur Jeune et con vont découvrir un Damien nouveau, ressuscité, comme pour mieux mourir. Les trois albums, entièrement en acoustique, se permettent de partir en voyage, explorer d’autres contrées musicales et sentimentales. Musicales, à cause des sonorités très particulières de cet album, qui déroutera sans doute plusieurs fans du Saez “old school”. Une guitare en touche de fond, un ukulélé, un langoureux piano rajoutés à la voix si particulière de Damien, cassée, brisée, mélancolique, nous hypnotisent en douceur. Sentimentales enfin, car nous pénétrons très profondément dans ses émotions, ce triple est très intimiste, presque aux limites du viol mental.

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Zéro

Zéro. Comme pour rappeler le retour au quasi-néant, c’est le chiffre qu’on donna à cette année où une organisation terroriste fit exploser plusieurs centrales nucléaires occidentales, marquant à jamais la chair de l’Europe. Ces catastrophes ayant profondément boulversé le climat, on ne compta le temps qui passe qu’en jours. Et le paysage, c’est bien simple, n’existait plus. La terre était asséchée, quelques rares îlots de végétation subsistaient ça et là, mais n’avaient plus rien à voir avec les majestueuses forêts d’autrefois.
Ca me fait bizarre d’utiliser ce mot, car bien que j’aie vécu l’avant et maintenant l’après, je n’arrive plus à me souvenir ou à imaginer cet autrefois tant le changement à été brutal; je doute d’ailleurs qu’il y ait des personnes qui y arrivent. Nous sommes d’ailleurs bien trop occupés à survivre pour faire un quelconque effort en ce sens.

La survie, parlons-en d’ailleurs. Comme vous vous en doutez, le cataclysme a mis à mal non seulement les infrastructures mais aussi l’humanité. Beaucoup sont morts dans les jours qui ont suivi, à cause de cancers virulents, certains se sont suicidés, d’autres ont eu assez de volonté pour se tirer de cette première épreuve. Nous n’avions pas conscience à l’époque de tout le chemin qui nous attendait. Des choses qui allaient de soi par le passé sont devenues de véritables exploits. Les sources de nourriture étaient devenues dangereuses à cause des radiations mais on dut s’en contenter du moins durant les premiers temps, vu qu’on n’avait rien d’autre.
La camisole sociale ayant été désintégrée en même temps, l’humanité était retournée à un état primitif où la seule manière de protéger sa vie, son territoire et ses possessions était la force brute. Après quelque temps d’anarchie totale, on vit apparaître des groupes plus ou moins importants qui tentaient de s’approprier le contrôle des ressources vitales. En l’état actuel, plus de 80% des ressources sont sous leur contrôle, le reste étant soit inexploitable, soit dans des régions trop reculées pour être dignes d’intérêt.

Train

Aujourd’hui le train m’emmène au bord du Léman. Le Soleil est au zénith, j’ai assez chaud mais je me sens bien. J’observe les quais, les gens attendant le train, les autres passagers qui lisent le journal. Et moi j’écris, je trace des lettres qui peut-être n’existent pas, j’écris des phrases qui n’ont de sens que pour moi, des mots qui se perdent sur le papier ou quelque part dans ma tête, en espérant qu’ils tomberont, même dans très longtemps, peu importe, sous le regard impudique d’yeux assez compatissants pour me pardonner mes imperfections. Car il faut bien l’avouer, ce texte est décousu tel les loques d’un clochard, j’ai l’impression de ne pas maîtriser les mots comme si les phrases naissaient d’elles-mêmes et qu’elles m’avaient enfermé dans un labyrinthe hors de la réalité, le temps s’écoule sans que j’en aie conscience, à tel point que je ne sais combien d’heures se sont écoulées depuis que j’ai commencé. Mais c’est très agréable d’être dans sa bulle, de s’évader, de voyager avec son esprit et de se laisser aller à explorer des contrées imaginaires, bercé par la douceur de l’eau du lac.
Je suis sorti de ma torpeur par un arrêt à une gare. J’entends la lourde porte du wagon qu’on ouvre et pendant un bref instant, c’est la seule chose que je perçois, viennent s’y ajouter des bruits de pas que j’imagine être ceux d’une femme. La porte coulissante du compartiment s’ouvre alors et j’entrevois son visage qui me fascine, je la regarde, elle aussi et c’est là que je la reconnais. Nous nous sommes vus très peu de fois mais quand je me laisse aller à penser à elle, c’est un tourbillon qui me prend aux tripes, un feu d’artifices d’émotions dans ma tête. Et à chaque fois que cela me prend, j’ai l’impression que tout ce que je ressens est amplifié, comme si elle était plus réelle que tout le reste.
Nous restons longtemps à parler, les stations défilent sans qu’on les remarque, des gens montent et descendent sans qu’on leur accorde la plus misérable importance. En ce moment, il n’y a qu’elle et moi, face à nous-mêmes. Le train s’est comme dématérialisé, il a quitté le champ de ma conscience, je ne sais même plus s’il existe encore quelque part. Mais c’est bien la dernière chose qui m’importe, elle est là, et ça me va. Sa présence me tranquillise, je me sens encore mieux qu’avant. Je ne vois plus rien dehors, tout est blanc et sans tâche, il n’y a qu’elle en face de moi. Puis je remarque que le blanc semble se transformer, sa surface change. Des petits carreaux matelassés commencent à apparaître, elle est toujours là, en face de moi.
J’entends la lourde porte de la cellule qui se referme…